logo rnm

image loupe

Partager cet article

Les racines culturelles de la désindustrialisation française

Désindustrialisation : « Une spécificité bien française relègue les disciplines technologiques au rang de connaissances secondaires »

 

Claude Prioul, professeur de génie mécanique, explique dans une tribune "LE MONDE ECONOMIE" du 13 Juillet 2018  que le dénigrement culturel et éducatif de la technologie est autant responsable de la perte d’emplois et de compétitivité industrielle que les facteurs économiques.

 

La part de la production industrielle dans la production de richesse ne cesse de décroître en France depuis une trentaine d'années, décroissance que l'on attribue principalement au phénomène de mondialisation. Cette explication simple permet de s'affranchir d'une réflexion plus approfondie sur la place attribuée à la technologie et plus généralement à l'industrie dans "l'inconscient collectif " français.


C'est justement au début des années 1990 que le concept "d'entreprise sans usine" a vu le jour en France, associé à l'idée bien ancrée que la Chine serait l'usine du monde et qu'en conséquence, la France devrait désormais se consacrer uniquement à la conception, laissant ainsi libre cours au "génie français" bien reconnu (seulement par nous-mêmes ! ). En dehors d'une arrogance évidente, ce concept reposait sur deux erreurs d'analyse dont la France paye encore les conséquences.

La première était la sous-estimation d'une Chine ambitieuse ayant les capacités d'être effectivement l'usine du monde avec une main d'œuvre bon marché mais aussi possédant des universités scientifiques et techniques de niveau international offrant des capacités de recherche et d'innovation à la hauteur, voire de niveau supérieur à celles des nations industrielles traditionnelles.


La deuxième erreur d'analyse consistait à ignorer les relations de plus en plus étroites qui se tissent entre recherche fondamentale, recherche appliquée, innovation, développement industriel et fabrication de produits nouveaux. A lumière de ce qui s'était passé après la découverte du laser, le temps écoulé entre une découverte fondamentale et son application industrielle se raccourcissait considérablement. L'idée de conception industrielle sans confrontation avec la réalisation conduisait inexorablement à l'impasse que l'on rencontre aujourd'hui.

Ces erreurs d'analyse, qui n'ont pas été commises par l'Allemagne, ne sont pas fortuites mais résultent d'un spécificité bien française établissant une hiérarchie très stricte entre les disciplines dites "nobles", autrefois le grec et le latin, actuellement les mathématiques, la physique fondamentale, le management... reléguant les disciplines technologiques au rang de connaissances secondaires, ultime recours de ceux qui "ne sont pas doués pour l'abstraction". Alors que les plus prestigieuses universités américaines font figurer le terme technologie dans leur nom à l'instar du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou California Institute of Technology (Caltech), celui-ci n'apparaît, au sein des universités françaises, que dans les Instituts Universitaires de Technologie (IUT) qui sont bien loin de posséder le niveau et le prestige de leurs homonymes américains.

L'organisation des filières de l'enseignement français est à l'image de ce mépris national pour la technologie. L'orientation vers l'enseignement technique est souvent choisie par défaut d'accès à un lycée d'enseignement général.

Alors que l'économie française marque des signes de reprise, apparaît le déficit criant de compétences techniques : chaudronniers, soudeurs, maçons, ajusteurs... Tous les métiers de l'artisanat sont également déficitaires alors qu'ils requièrent des compétences de plus en plus étendues et permettent un épanouissement souvent supérieur à celui offert par beaucoup de métiers dits plus nobles.

La réforme de l'apprentissage proposée par le gouvernement actuel entend promouvoir les métiers de la technologie mais un défi beaucoup plus ambitieux devrait être affronté si l'on ne veut pas que la France poursuive son déclin : celui de réconcilier les français avec la "Culture Technologique".

A l'heure où une réforme du baccalauréat a été proposée, la question de la rénovation des filières techniques n'a pas été mise à l'ordre du jour et ce n'est pas le récent raccourcissement d'une année de la scolarité des baccalauréats professionnels qui est susceptible d'apporter des solutions, bien au contraire.

Plusieurs constats incontestables peuvent pourtant être effectués : La grille de formation des lycées professionnels est très rigide et hors les stages en entreprise peu de liens existent avec les industries concernées. La faible rémunération des enseignants est également un frein au recrutement de professeurs ayant réellement une expérience industrielle.

Le baccalauréat professionnel ne donne pas à ses titulaires les outils nécessaires pour aborder des études universitaires avec les meilleures chances de réussite et les chiffres d'échec en première année d'Université le montrent sans équivoque.

L'entrée en Lycée professionnel à la sortie du collège n'offre ultérieurement aucune chance de rejoindre une filière généraliste avant le baccalauréat. L'inverse est également difficilement envisageable. Par ailleurs il n'existe plus de voie d'excellence ", au sein de la filière technique, tels que l'ex terminale "mathématiques et techniques" permettant aux élèves, adolescents en pleine maturation, de se motiver vers des apprentissages aux exigences plus fortes. La formation par apprentissage est pratiquement inexistante dans les lycées professionnels et les projets de réforme de l'apprentissage vont plutôt dans le sens d'un transfert des formations vers des organismes privés.

Concernant les formations supérieures la dualité BTS /IUT reste peu lisible pour le grand public et les relations entre les IUT et leur université de rattachement sont le plus souvent limitées, ce qui constitue un obstacle au développement d''une filière réellement technologique au sein des Universités.

Au sommet de la chaîne de compétences, les écoles d'ingénieurs les plus prestigieuses se sont peu à peu détachées des "sciences de l'ingénieur" pour former leurs élèves au management et aux métiers de la finance beaucoup plus rémunérateurs.

La conjugaison de ces évolutions aux dépens de la promotion d'une industrie moderne, attractive et novatrice explique pour une grande part une désindustrialisation spécifiquement française, à l'opposé de l'Allemagne qui a su établir une synergie entre ses compétences industrielles propres et celles de ses voisins, valorisant ainsi pleinement sa situation géographique privilégiée au sein de l'Europe.